Épistémologies depuis les arts

Damien Beyrouthy et Judith Dehail

Les pratiques et théories des épistémologies, entendues dans leur pluralité et leur diversité, traversent de nombreux champs disciplinaires et alimentent divers mondes de l’art. Dans ce programme, il s’agira de traiter cette multiplicité depuis le champ artistique dans son ensemble : à partir de la théorisation, de la pratique artistique, de la médiation culturelle de l’art ou encore du commissariat d’expositions. Ce projet prendra la forme d’activités aussi diverses et problématisées que des ateliers de recherche-création, des résidences croisées, des balades patrimoniales, des expositions, des colloques, des séminaires, des performances et d’autres formes qui restent encore à inventer.

Nous proposons de considérer les épistémologies dans leurs acceptions les plus
étendues : tant les analyses des catégories existantes (sujet, objet, homme, animal, plante…), que les façons de catégoriser ; tant les méthodes utilisées pour aborder une question ou un sujet, que les manières dont une pensée ou des savoirs spécifiques s’élaborent (en s’intéressant notamment aux savoirs situés). Les épistémologies seront même envisagées comme des médiums immatériels (une position épistémologique particulière, des basculements épistémologiques…), où les matériaux de productions (lumière, toile, papier, bois, vidéo…) sont traités comme des intercesseurs de ces médiums. Ces épistémologies proviennent autant des mondes européens, américains, africains, ou asiatiques, sans exclusion aucune.

Ces diverses épistémologies seront travaillées par une interrogation soutenue, qui les questionnera comme médium de projets artistiques, ou comme cadres de savoir. Pour explorer les institutions (artistiques et universitaires), on fera appel aux nouvelles conceptions ontologiques (nouveau matérialisme, écoféminisme, posthumanisme, aesthésis décoloniale), aux épistémologies des Suds (Amérique latine et Caraïbes, Afrique, Asie…), aux pratiques artistiques et à leurs modalités de mise en œuvre, sans oublier la pratique de la recherche et de
la création à l’université.

Ainsi, ce programme a pour particularité d’aborder les épistémologies dans une approche transversale. Celle-ci opère simultanément depuis la pratique artistique, la théorisation, les pratiques curatoriales et la médiation culturelle ; elle invite les acteur·ices de ces différents champs (artistes, médiateur·ices, commissaires, artistes-chercheur·ses, théoricien·nes de l’art…) à nourrir le débat. Les épistémologies sont également envisagées dans leurs pluralités d’acceptions et d’appréhension (schémas de pensée, méthode de catégorisation, 2 médium). Enfin, la mise en œuvre de la recherche théorico-plasticienne est travaillée par les épistémologies qui lui donneront des formes particulières.

Pour le dire autrement, le programme de recherche et de création « Épistémologies » souhaite déplier les pratiques et démarches épistémologiques de la recherche en arts, en médiation et en recherche-création, afin d’interroger la dimension plurielle et mouvante des épistémologies, ainsi que les modes d’attention spécifiques que cette dimension nécessite. L’appréhension des phénomènes examinés pourra contribuer au traitement des enjeux majeurs de notre époque : injustice économique, asymétrie entre Nord et Sud, les drames migratoires, la destruction des écosystèmes, la persistance voire l’exacerbation du racisme, la permanence de structures patriarcales et le recul de la démocratie… En les explorant d’une façon intersectionnelle, il s’agira de réimaginer certains modes de pensée hérités (notamment les catégories et la logique argumentative) ; de réinventer l’investissement des espaces institutionnels(université, musée) et questionner leur fonctionnement ; et enfin, de réfléchir aux modes de relation entre création, théorisation, médiation et pratique curatoriale. Plus particulièrement, ce programme vise à recenser les pratiques artistiques et théoriques cherchant des basculements et déplacements épistémologiques par différents moyens ; à parcourir les divers rôles et positionnements des curateur.rices, des médiateur·ices et des artistes face aux postures d’autorité, et à repenser la place des publics de l’art.

Les réflexions et expérimentations seront conduites à partir de la réinvention de cadres, contextes et formats d’élaboration de la recherche plus ou moins habituels et potentiellement déstabilisants pour ses acteur·ices (résidences d’artistes, de médiateur·ices, collaborations avec des publics, ateliers hybrides, etc.). Le programme s’élabore donc délibérément à partir d’une forme ouverte, qui devra permettre une évolution « organique » des hypothèses de recherche au fil des actions menées, dans une démarche attentive aux (ré)surgissements épistémologiques oblitérés ou inédits, qui pourront trouver leur place au sein des activités mises en œuvre par le programme.

Texte écrit par Damien Beyrouthy et Judith Dehail