Épistémologies pour médium

Ce séminaire de recherche-création est pensé pour nourrir, de manière expérimentale et exploratoire, le programme Épistémologie pour médium. Pour ce faire, il conjugue des résidences artistiques et de recherche à Turbulence, ponctuées de sorties d’atelier et de conférences. À ces occasions, il accueille des artistes-chercheurs – avec toutes les modalités de conjonction et de disjonction possibles entre ces deux termes –, qui s’emparent de la question diversement.

Ce séminaire est une mise en œuvre des trois objectifs du programme :
1) Recensement et analyse des pratiques artistiques travaillant l’épistémologie ;
2) Productions et expérimentations plastiques du médium épistémologique ;
3) Exploration épistémologique de la recherche en arts à travers une pluralité de modalités de travail.

Le Programme

  • 18/11/22
  • 22/11/22
  • 30/11/22
  • 02/12/22
  • 12/12/22

L’Insu – Thierry Fournier

Présentation publique en sortie de résidence – Vendredi 18 nov. 16h30-18h30 – Salle d’exposition

The Unknown (L’Insu) est un film génératif qui aborde les idéologies véhiculées sur la science par les banques d’images. Un programme monte aléatoirement et à l’infini des vidéos de banques d’images qui évoquent la science : laboratoires, chercheurs·euses, images de l’espace, etc. Leur esthétique lisse et interchangeable, positiviste et faussement inclusive pourrait s’appliquer tout aussi bien à des entreprises ou à des startups. Ces images débarrassées du réel et de toute conflictualité véhiculent une idéologie de progrès, d’efficacité et de performance. Elles contribuent à un imaginaire collectif de la science. À ces vidéos, le film superpose des questions qui ne leur répondent pas, mais visent à les mettre en tension. The Unknown vise ainsi des questions sur les relations entre la science et les images. Dans un contexte de post-vérité, comment pouvons-nous les interpréter et que racontent-elles de nos attentes ? Comment nos fictions et nos recherches se mêlent-elles aujourd’hui ? Quelle est leur dimension politique ?

En résidence à Aix-Marseille Université à l’invitation de Damien Beyrouthy, Thierry Fournier créera une nouvelle version de cette œuvre, sous la forme d’une installation physique, dénommée L’Insu. Cette résidence sera également ponctuée par le workshop La Chambre de Markov proposé aux étudiant·es, et de quatre rencontres avec (sous réserves) : Emeline Dufrennoy (curatrice, coordinatrice du projet OPUS à l’Université de Strasbourg, commissaire de l’exposition Supplementary Elements dans le cadre duquel a été créée The Unknown en mai 2022 sur le campus de Strasbourg), Franck Ancel, psychanalyste et artiste, Emmanuel Simiand, psychanalyste et réalisateur, ainsi que Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, artistes, auteurs notamment de l’article « Le Blanchiment des images » publié sur AOC et portant sur les enjeux idéologiques des banques d’images).

Write No History : sagesses afro-diasporiques et résistance quantique dans l’œuvre de Black Quantum Futurism – Gina Cortopassi

Projection vidéo et étude de cas – Mardi 22 nov. 17h-19h – Salle de projection

Write No History (2021) est un court-métrage du collectif afro-américain Black Quantum Futurism qui donne à voir un rituel occulte. La scène d’ouverture, en plongée verticale, surplombe un cercle de personnes entourant des objets – des fleurs, des miroirs, une boîte noire – qui serviront de repères et de guides à travers les temporalités multiples et concomitantes représentées et évoquées dans l’œuvre. Les sonorités électroniques et glitch enveloppent et accompagnent les spectateurs·rices dans cette fiction afro-futuriste se déployant dans le présent, le futur et le passé.

Dans le cadre de cette conférence, je propose de réfléchir aux méthodologies créatives du collectif, inspirées conjointement de la physique quantique, de l’astrologie et des cosmologies africaines. J’en soulignerai les expressions formelles dans le court-métrage et la dimension politique, alors que les artistes afro-américaines réclament la densité historique de leurs corps et se délient, ne serait-ce que symboliquement, de la colonialité du pouvoir. Je m’attarderai également à la question du « secret » qui parcoure l’œuvre : si les images du rituel nous sont accessibles visuellement, elles demeurent en partie (ou totalement) inintelligibles. L’œuvre ne permet pas de saisir – au sens de comprendre et de prendre – les savoirs afro-diasporiques déployés et remémorés par les corps dansants et les artefacts. Write No History résiste, au niveau de la forme et du fond, aux modèles épistémologiques dominants.

Méga- feux & Everyday – Elsa Ayache & Sara Bédard-Goulet

Présentation publique en sortie de résidence – Mercredi 30 nov. 16h30-18h30 – Salle d’exposition

Au sein du moment de restitution de la résidence, deux paroles, praticienne et poétique dialogueront et interrogeront la méthodologie de la recherche-création dans le champ des humanités environnementales et des care studies.

À travers un travail sur les mégafeux en Amérique (textes et série de dessins à l’encre sur papier parfois brûlé, 2018-2022), je souhaite aborder l’idée qu’entre l’événement destructeur et sa représentation, se trouve un écart investi par l’art permettant de s’extraire d’une temporalité de l’urgence. L’œuvre ne « répond » plus, à proprement parler, à la crise, mais l’incarne pour revenir à ce qui est là et à ce qui disparaît, pour être à l’instant de la perte de contrôle et de l’accident. Il s’agit d’« y être » : par la temporalité longue d’un dessin minutieux qui traite l’incendie foudroyant ou celle, accélérée, d’une œuvre qui a flambé et dont on expose les restes. « Y être » : non à l’événement, mais au danger a-temporel qu’il re-présente. « Y être » : au fragile, séculaire. « Y être » : à ce point infime du basculement qui définit le vulnérable. Un dessin, des mots, qui n’ont pas d’intention ou de fonction descriptive, documentaire, contestataire, militante ou d’appel à l’action peuvent interroger la manière dont la crise écologique vient travailler nos propres incertitudes, notre capacité de regard et les formes de l’art qui permettent de nous y relier. Ainsi, des œuvres sont susceptibles de créer des espaces-temps où le petit et le grand se donnent en miroir au sein d’un seul et même écosystème, en faisant résonner l’individuel et le collectif, l’intemporel et le situé, le domestique et le politique.

Everyday Crisis est un projet d’écriture nourri par une recherche sur les diverses réactions humaines suscitées par la sixième extinction de masse. Il repose plus largement sur l’idée qu’on puisse considérer la catastrophe écologique actuelle comme un (hyper)objet, que l’on pourrait dès lors étudier à partir de la théorie de la relation d’objet développée en psychanalyse, tout en indiquant les problèmes posés par cette idée. Il s’inspire par ailleurs de récits de cure psychanalytique, dans lesquels sont prélevées des citations servant à construire un récit portant sur la crise climatique au quotidien, qui s’écrit parallèlement en trois langues (français, anglais, estonien).

Penser bosquet, bosquete – Pierre Baumann & Jean Arnaud

Présentation publique en sortie de résidence – Vendredi 2 déc. 16h30-18h30 – Salle d’exposition

Un bosquet est un territoire boisé isolé et plus ou moins fermé, le plus souvent émergeant dans une plaine ou une région vallonnée, d’une surface comprise entre cinq et cinquante ares. Il est organisé à de multiples niveaux (biologique, minéral, agronomique, industriel, socioculturel…) qui interagissent entre eux dans une zone relativement autonome. Les bosquets sont des territoires boisés enchâssés dans une région socio-économique caractérisée. Le bosquet dans une plaine ressemble à une île dans l’océan, et dans de nombreuses régions plus ou moins plates (Beauce, plaine de la Crau, Creuse, etc.), ils forment parfois des archipels terrestres. L’archipel est un ensemble d’îles, souvent diverses dans leurs caractéristiques locales, mais elles aussi situées dans une zone spatiale, climatique et économique rassemblée. De même, deux bosquets voisins se ressemblent vus de l’extérieur, mais ils possèdent souvent des écosystèmes et des histoires différentes quand on les observe de l’intérieur. C’est en effet en y pénétrant qu’on découvre non seulement leur richesse biologique, leur identité physique singulière et leurs usages, voire leur entretien par le vivant, mais également les symptômes d’une crise écosystémique globale dans un monde miniature. Bien souvent, les bosquets constituent des petites poches de résistance et des zones d’accueil durables ou temporaires, aussi bien pour les humains que pour différentes espèces végétales et animales. La pensée archipélique, et celle du bosquet en particulier, définit un ensemble d’organisations et de motifs, souvent très divers, mais ayant tous la volonté de développer une raison d’être commune (local/global). Il s’agit d’une forme poétisée et politisée de la pensée rhizomique développée par Edouard Glissant à partir de Deleuze et Guattari ; il a utilisé les concepts de relation et d’altérité en y ajoutant ceux d’identité et de créolisation. La vision archipélique, c’est voir le monde comme un grand océan, et envisager que cet océan permet de relier des îles, de créer diverses « pirogues projets », et de s’ouvrir à l’inattendu.

Que serait une telle pensée du Tout-monde appliquée au bosquet par des artistes et des théoriciens ? Selon un mode de pensée « bosquetiste » — défini comme extension terrestre de la pensée archipélique océanique —, on pourrait observer et étudier de près chaque bosquet selon ses caractéristiques propres, en y engageant des champs épistémologiques divers, s’entrecroisant pour tenter de définir son identité locale, mouvante et sa valeur refuge, avant de la relier plus globalement à celle du monde comme il va. Comment percevons-nous nos paysages bosquetés, où coexistent souvent la “nature”, l’industrie, l’agriculture et l’architecture ? Le microcosme que constitue chaque bosquet donne à observer non seulement la friction entre les milieux, tels qu’ils furent pensés par Uexküll, Canguilhem et Watsuji, propres à chaque espèce vivante (animale, végétale, humaine), mais également l’enchevêtrement des relations et des nombreuses traces d’activités de toutes sortes. Au sens métaphorique, le bosquet définit un ensemble de
choses abstraites dont le caractère relativement touffu, complexe, rappelle un petit bois. Une forme de pensée ou de praxis bosquetique peut-elle constituer une méthode pour créer du tiers et des espaces critiques? Autrement dit, la pensée bosquetiste n’est pas une hypothèse théorique, mais une proposition pour mettre en action des logiques d’attention, si possible de suradaptation comme le dirait Descola, sur la base de compréhension de micro-localités toujours originales et évolutives que nous avons cherchées à modéliser, dans un premier temps, à partir d’un bosquet malmené, nommé le “Mas de Leuze”, niché dans la plaine de la Crau entre éoliennes et zone d’activité logistique

Images décomposées, concepts en compos – Carole Nosella

Présentation publique durant la résidence – Lundi 12 déc. 14h-16h – Salle d’exposition

En ouverture de la résidence, cette intervention visera à poser le cadre d’une expérimentation plastique et d’un travail d’écriture autour d’images d’archives familiales personnelles, photographiques et cinématographiques (super 8). Ces images stockées ont vécu une inondation puis ont été sauvegardées dans leurs enveloppes – album photo et boite de pellicule–, si bien qu’elles ont profondément subi la dégradation de l’eau. Les délivrer de leur support de stockage c’est s’exposer à leur disparition : l’encre se dilue et se transfère au plastique, la pellicule moisit et ne se déroule plus ou difficilement. Que faire alors de ces restes partiels quand on les dégage de leur condition ? Ces images à destination non artistique font apparaitre des phénomènes plastiques qui les déplacent de leur statut d’origine, alors qu’elles n’avaient pour autre intérêt que de garder la trace des moments photographiables, elles gagnent un surcroit esthétique qui les transfère potentiellement dans la sphère artistique. Pourtant leur origine continue à se faire sentir et provoque des frictions qui peuvent devenir, par une pratique du décentrement, le terreau de fictions. Elles sont aussi les témoins d’un appareillage des images non numériques, tout en étant des supports privilégiés pour réfléchir par écart et écho aux phénomènes liés aux flux numériques, étant altérées par une autre sorte de flux, l’eau. Il s’agira donc de discuter en quoi ces images décomposées viennent mettre en compost des notions et des concepts et en quoi elles peuvent être fertilisantes.

La «pourriture noble» est un champignon qui développe un voile gris autour du raisin mûr et qui peut compromettre sa transformation ou bien mener à des vinifications savoureuses. Les images appartiennent aux cycles vivants de la matière et peuvent aussi être habitées par des moisissures, des champignons et plus généralement se dégrader mais aussi muer. Il existe une vaste tradition d’expérimentation cinématographique qui travaille à partir d’images retrouvées (found footage), en faisant fermenter et en transformant des archives oubliées. En écho aux matériaux de la résidence de Carole Nosella, la proposition de visionnage accompagnée d’une prise de parole tentera de raconter quelques uns de ces gestes filmiques qui valorisent – autant en termes plastiques que politiques – des images «pourries».